situer_St_G_nard_agrandiDécouverte

  Au début des années 60 un effondrement révéla une cavité à proximité de l'église de Saint-Génard. Les témoins décrivent une salle rectangulaire, vide. Probablement une carrière. Au bout de la salle, près d'un muret de pierres sèches, gisait un moellon de belle taille. Sur une face plane de ce moellon, un graffiti.

    L'entrée fut rebouchée, et la pierre confiée au marquis René Frotier de la Coste-Messelière, historien et archiviste. Elle se trouve depuis lors entreposée au château des  Ouches. Le père Jacques Lefebvre, curé du secteur paroissial de Melle, en a obtenu récemment une empreinte par estampage.

 

 

   Le graffiti représente assez sommairement un orant dont la tête est surmontée d'une croix et les deux pieds orientés à gauche ; sous le bras gauche une boucle curieuse, rien de l'autre côté ; le tout entouré d'une mandorle. 

 

orant de saint génard

 

   On y voit généralement un "Christ en majesté" d'époque mérovingienne, encadré des signes alpha (disparu) et oméga. Pourquoi ? Bonne occasion de visiter l'univers des formes de cette haute époque.


L'orant

  Le type de l'orant (latin orare : prier, parler avec solennité), debout mains levées paumes tournées vers l'avant, apparaît sous l'empire romain vers le IIème siècle (fresques des catacombes, par exemple), et disparaît à l'époque carolingienne, au moment où l'on commence à représenter la prière comme un dialogue intime avec Dieu, effectué mains jointes et à genoux.

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   L'orant peut être un fidèle quelconque (homme ou femme), un saint ou un personnage biblique, ou encore le Christ lui-même (par exemple lors de sa dernière nuit au jardin des oliviers.)


La croix sur la tête


   On trouve dans tout manuel d'archéologie mérovingienne des exemples de têtes surmontées d'une croix, sur des bijoux (fibules ou plaques-boucles) ou sur des antéfixes. 

ant_fixe_masque_humain_croix

  Ces têtes ne représentent pas nécessairement le Christ, il peut s'agir de désigner un "homme de Dieu".  En voici une qui semble consacrée à saint Mathieu :

ant_fixe_Mathieu_croix

  Il y a parfois désaccord entre spécialistes. La même représentation, sur une tuile trouvée aux environs de Tours, peut être attribuée dans un livre à Saint Martin, dans un autre au Christ :

 

rochepinard_photo

 

 

photo contre dessin

rochepinard

 

 



Le signe oméga

L'alpha et oméga (première et dernière lettre de l'alphabet grec) symbolisent Dieu, début et fin de l'univers.

  L'oméga est généralement minuscule : ω, mais il arrive qu'il soit majuscule : Ω. C'est le cas sur la tuile trouvée à Grésin (Puy de Dôme), où le personnage porte sur le front Α + Ω.

tuile_de_Gr_sin

Ce personnage armé peut difficilement passer pour le Christ ou pour un de ses saints.  C'est pourtant l'interprétation que propose le site Joconde du ministère de la culture :

"représentation du Christ

Cette interprétation extrêmement populaire du Christ, croix monogrammatique encadrée de l'alpha et de l'oméga sur le front, empruntant aux représentations impériales le globe et la lance à crochets et foulant le serpent (symbole du mal) selon les paroles du Psaume : "Tu fouleras l'aspic et le basilic, tu écraseras le lion et le dragon" (trois têtes de lion dans le champ), est commune à l'époque paléochrétienne. Plus étonnante est l'adjonction d'un phallus. Signalons pourtant la même survivance de ce vieux symbole païen (le phallus est considéré comme doté de vertu protectrice) associé à d'autres représentations chrétiennes à l'époque mérovingienne Cette très curieuse plaque de terre cuite à décor moulé a été découverte avant 1830 avec une vingtaine d'autres tuiles de même grandeur formant le revêtement d'un tombeau sur la commune du Broc (Puy-de-Dôme), à 5 km au sud d'Issoire. Elle a été datée par thermoluminescence du début du haut Moyen Age."


La mandorle

  C'est l'ovale qui entoure la figure (de l'italien mandorla : amande). Elle apparaît déjà dans de très anciennes représentations byzantines. On la considère comme liée à l'image du Christ. Je n'ai pas trouvé de contre-exemple.

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Tétramorphe et Christ dans une mandorle sur le tombeau d'Agilbert à Jouarre (vers 675).   
Le Christ imberbe est de caractère oriental, ce que confirme la disposition des animaux symboliques,
tournés vers l'extérieur, comme au proche orient et contrairement à tous ceux réalisés en occident

 

 

 

Le "Christ en majesté"

  En général le Christ en majesté tient un livre (le nouveau testament ?) de la main gauche et esquisse une bénédiction de la main droite.  Néanmoins il y a beaucoup de variations sur ce thème, comme sur les thèmes connexes (Christ ressuscité, ascension du Christ …)

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Christ pantocrator  du Sinaï, attribué au VIème siècle.

 

 

Conclusions

Le graffiti de Saint-Génard s'intègre effectivement à l'univers des formes de l'époque mérovingienne. Son auteur s'efforçait de reproduire - de mémoire ? - une figuration paléochrétienne du Christ orant.

 

  Les datations de ce type de représentation sont plutôt hautes : Vème-VIème siècles. Or le nom de Saint Génard incite à attribuer la fondation de l'église aux VIIème-VIIIème siècles, au moment où la symbolique évolue : disparition des orants et des croix sur la tête. Faut-il reculer dans le temps la fondation de l'église ?

  Possible : un édifice paléo-chrétien a pu recevoir un nouveau nom à la suite d'une reconstruction, ou de l'arrivée d'une nouvelle relique. On connaît de tels cas.

  Il se peut aussi que le graveur ait observé la figure du Christ orant sur une sépulture, dans un oratoire ou dans une basilique, par exemple lors d'un pèlerinage à Saint Martin de Tours. On sait que les monuments des Vème-VIème siècles (aujourd'hui presque tous disparus, sauf à Ravenne) possédaient une riche décoration (mosaïques, fresques, sculptures).

  Quant à l'objectif du graveur, toutes les hypothèses sont permises : disposer d'une représentation du Christ à usage rituel ? montrer à un artisan le motif qu'on souhaitait faire reproduire ? ou simplement se désennuyer, comme les écoliers qui sculptent en douce leur pupitre pendant les trop longues heures de cours ?

 

étude Jacques Lefebvre & François Vareille - 2006