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Identifier et recenser les trouvailles fortuites, c'est un des rôles de toute association archéologique.

Mais on a parfois de drôles de surprises.



L'objet a été trouvé aux environs de Celles, par un agriculteur, dans la terre fraîchement remuée d'une parcelle. Intrigué par son aspect insolite et mystérieux, l'inventeur nous l'a confié pour étude.



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C'est une médaille d'environ six cm de diamètre, en métal gris, lourd, brillant (un alliage d'étain ?). Il s'agit  de la copie d'une monnaie orientale, totalement déplacée dans le contexte mellois.

La monnaie imitée est un tétradrachme (grosse pièce d'argent) hellénistique. La légende désigne le souverain émetteur : "basileôs Lysimachou" :  [monnaie] du roi Lysimaque. Lysimaque était un des diadoques, ces officiers d'Alexandre le Grand qui se sont partagé l'empire après la mort du héros en 323 .

  Lysimaque a reçu le gouvernement de la satrapie de Thrace. Dans les conflits qui s'ensuivent entre diadoques il s'arrange toujours pour être du côté des vainqueurs, et pour élargir progressivement son lot. Il se proclame roi en 306 ou 305, imité par les autres diadoques survivants. En 301, il s'allie avec Cassandre (Macédoine), Ptolémée (Egypte) et Séleucos (Babylonie), pour éliminer Antigone le Borgne, qui contrôlait le centre de l'empire (bataille d'Ipsos en Cilicie). Il reçoit sa part du butin : la majeure partie de l'Asie Mineure. Il est peut-être alors, pour une vingtaine d'années, le plus riche et le plus puissant des diadoques. Mais à partir de 283 des intrigues se développent dans son entourage entre ses héritiers potentiels, et son pouvoir se désintègre. Séleucos en profite et envahit l'Asie mineure. Lysimaque est battu et tué à Couropédion,  près de Sardes, en 281.  Son royaume disparaît. Il n'en subsistera qu'un lambeau : Philétaire, qui avait reçu la garde du trésor royal et la garnison de Pergame, et qui a su trahir à temps, fonde le royaume de Pergame, qui deviendra 150 ans plus tard la province romaine d'Asie.

  Lysimaque a laissé un abondant monnayage, émis par des ateliers situés dans les principales villes européennes et asiatiques de son royaume : Byzance, Ephèse, Cyzique, Sardes etc …

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un exemple de tétradrachme de Lysimaque trouvé sur le web

Le portrait des tétradrachmes de Lysimaque est celui d'un homme jeune, tête nue, imberbe, avec une abondante chevelure, un bandeau et des cornes d'Ammon (coiffure héritée d'Alexandre). La plupart des commentateurs considèrent que cette tête est en réalité celle d'Alexandre.

  Au revers se trouve en général une représentation d'Athéna nicéphore ("porteuse de victoire"). La déesse est assise sur un trône, en casque et en armure, son bouclier derrière elle, une lance posée sur son épaule. Elle tient devant elle dans sa main droite une petite statuette ailée qui représente la victoire (nikê).

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Autre tétradrachme de Lysimaque trouvé sur le web. Le thyrse est placé sous le nom de Lysimaque.

C'est justement ce motif qu'on aperçoit au revers de la médaille, malgré la destruction du centre de l'image : on voit nettement le bas du trône et de la robe, le bouclier, le bout de la lance sur l'épaule, on devine la statuette avec ses ailes très étirées. La barre verticale devant les pieds de la déesse doit correspondre à l'extrémité d'un thyrse ou d'un caducée , symboles qui apparaissent souvent à cet endroit sur les monnaies de Lysimaque.

Le thyrse et le caducée sont des bâtons entourés de feuillage. Le premier sert de sceptre à Dionysos (vigne ou lierre, avec pomme de pin en haut), le second à Hermès (laurier ou olivier, avec serpents entrelacés et ailes en haut.)

  La médaille est une reproduction au double de l'original (les tétradrachmes avaient un diamètre compris entre 2,5 et 3 cm), reproduction plutôt imprécise : les lettres grecques sont déformées, la chevelure et le visage  du personnage à l'avers manquent de finesse, la statuette de la victoire au revers n'est plus qu'une ombre vague.

  Qui a reproduit cette monnaie, où, quand, dans quel but ? La déformation des lettres grecques suggère que l'imitateur ne devait pas bien connaître l'alphabet grec. On peut écarter les ateliers spécialisés des musées occidentaux, leurs imitations sont plus précises. On a probablement affaire à un objet touristique produit dans l'ancien empire de Lysimaque, c'est-à-dire en Turquie, pays qui a adopté l'alphabet latin depuis les années 20.

  Plusieurs sites archéologiques conservent le souvenir de Lysimaque : son ancienne capitale, Lysimacheia, dans la Chersonnèse de Thrace (mais y subsiste-t-il des ruines touristiques ? je l'ignore) ; son tombeau monumental à Belevi, près d'Ephèse, ruine spectaculaire signalée dans les guides ; enfin la ville d'Ephèse elle-même, dont le musée contient une collection de monnaies particulièrement riche. Cette médaille provient probablement des boutiques de Belevi ou d'Ephèse.

Mais quel touriste étourdi est venu semer cet objet dans un champ du pays Mellois ?  Ceci restera un mystère.


rapport François Vareille 2003